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5 juin 2013 3 05 /06 /juin /2013 08:47

La science moderne a donné naissance à la science-fiction. La science-fiction a, quant à elle, enfanté un des mythes les plus populaires du monde moderne : le voyage temporel. Le plus surprenant est que ce mythe n’est pas resté cantonné à son domaine propre, celui de la littérature de fiction et d’anticipation.

 

Il est devenu au vingtième siècle un sujet de discussion pour des savants et des philosophes, des gens qui en principe ne font pas dans l’imaginaire et la fantaisie. Tous ont l’air de se poser sérieusement la question : « Le voyage dans le temps est-il possible ? » Cette dérive a apparemment été suscitée par les thèses d’Einstein sur la relativité restreinte et la relativité générale. Celles-ci en effet ôtent au temps son caractère absolu, le réduisent à n’être que la quatrième dimension d’un espace-temps. Alors si l’on peut se déplacer selon les trois dimensions de l’espace, pourquoi pas aussi selon celle du temps ?

 

Qu’il s’agisse de fiction, de science ou de philosophie, je trouve qu’on a écrit et qu’on écrit énormément d’âneries sur ce sujet. Alors je ne vois pas pourquoi je ne m’y mettrais pas aussi sans tenir compte de mon absence de compétence scientifique ou philosophique. Ce n’est pas que j’aie l’intention délibérée de soutenir moi aussi des âneries. Au contraire, je cherche avant tout à exprimer des réactions qui me semblent être de bon sens. Mais je suis bien conscient qu’il est insensé de vouloir dire des choses sensées sur un sujet a priori insensé. Je sais que je m’expose moi aussi à de folles dérives.

 

Tout d’abord, je prendrai la question du voyage temporel à contrepied. Car il tombe sous le sens que ce n’est pas une possibilité, mais une réalité, et même une nécessité de tous les instants. À chaque seconde nous voyageons vers la seconde suivante. Nous venons du passé et allons vers l’avenir, que nous avons d’ailleurs l’impression d’inventer à mesure. Et il nous semble impossible de nous arrêter le long de l’axe temporel. Les bonnes questions seraient donc : « Pouvons-nous arrêter notre voyage temporel ? À défaut, pouvons-nous l’accélérer ou le ralentir, c’est-à-dire en fait aller plus vite ou plus lentement que le reste du monde ? Pourrions-nous même, après avoir ralenti jusqu’à nous arrêter, inverser le sens de notre voyage, aller de notre dernier présent vers le passé ?

 

Autant que je sache, la science non spéculative mais expérimentale répond aujourd’hui à une de ces questions, en conformité avec la relativité restreinte : il paraît en effet qu’un voyage très rapide dans l’espace fait ralentir le temps du voyageur par rapport au temps d’un observateur resté à terre. Son horloge se met à retarder. Un voyageur spatial vieillit moins vite que les observateurs restés à terre. Son présent est donc passé par rapport au présent de ces derniers. Mais il serait absurde de dire qu’il fait un voyage vers le passé. Lui aussi, comme les autres, voyage dans son présent vers l’avenir, mais moins vite.

 

Une première objection vient à l’esprit, mais a été, paraît-il, levée par le recours aux effets de la gravité. En effet, si deux objets s’écartent très vite l’un de l’autre, sans des phénomènes liés à la gravité (inertie), on ne saurait pas lequel est effectivement en mouvement. Alors lequel, dans ces conditions, vieillit moins vite ? Ou peut-être qu’ils se déplacent tous deux. Est-ce alors le plus rapide qui vieillit moins vite ? Et s’ils vont à la même vitesse ?

 

Mais il y a d’autres problèmes qui me laissent perplexe. Nulle part dans les textes de vulgarisation scientifique je ne suis arrivé à obtenir la précision suivante : est-ce la vitesse qui fait vieillir moins vite (qui retarde une horloge), ou est-ce le grand éloignement que provoque un déplacement rapide. Surtout, si le voyageur spatial revient vers son point de départ toujours à grande vitesse, est-ce qu’il continue à vieillir moins vite ? On nous raconte qu’un voyageur spatial revient plus jeune que son jumeau. C’est en soi une invraisemblance. Comment peut-il alors serrer la main à son jumeau s’il vit dans un présent qui n’est pas le présent de son jumeau ? Cette poignée de main appartiendrait à deux présents à la fois décalés et simultanés !

 

Mon opinion toute personnelle est donc que pour revenir sur terre et au présent des terriens, il faudra que le voyageur spatial se mette à vieillir plus vite, à mettre les bouchées doubles, pour rattraper le temps des terriens. En ce cas, ce n’est pas la vitesse qui provoque le décalage temporel, mais la distance, que le retour annule. Comme si les zones éloignées de l’univers étaient moins avancées dans le temps que la nôtre. On peut l’interpréter en suggérant, selon la théorie de la relativité générale, que notre univers spatial actuel est courbe dans l’espace-temps. Si deux fourmis sont au sommet d’un ballon rouge qui gonfle, elles montent toutes deux. Si l’une se met à descendre vers le bas du ballon, moins vite que le ballon ne monte en gonflant, elle monte toujours, mais moins vite que sa compagne.

 

Jusque là, et avec cette précision, il me semble que le bon sens ne souffre pas trop. De même, dans un train, le passager qui marche vers l’arrière du train va moins vite que le passager assis (mais s’il marche vers l’avant, il va plus vite). Le train tout entier représente le présent de l’espace-temps, c’est-à-dire sa surface tridimensionnelle. Mais certaines parties sont un présent décalé par rapport à celui d’autre parties. De même encore, le pied d’une montagne est plus bas que le sommet, mais n’est pas pour autant sous la terre. Pas plus que le marcheur qui descend de la montagne ne va sous terre, le voyageur spatial ne quitte le présent de l’espace-temps. Il ne va pas dans le passé de l’univers, bien que son présent soit décalé par rapport à celui de l’observateur immobile.

 

Tout ceci n’a rien à voir avec un voyage temporel imaginaire. Il ne s’agit que de ralentissement de notre voyage temporel réel. Même l’arrêt de ce voyage, pour lequel il faudrait sans doute la vitesse de la lumière, est impossible. La fourmi va son bonhomme de chemin sur la surface du ballon rouge. Cette surface est le présent de l’espace-temps. Elle ne le quitte pas, même lorsqu’elle se trouve dans une zone éloignée dont le présent est en retard par rapport à celui du sommet. Au contraire, le voyage temporel imaginaire a, lui, tout d’un tour de passe-passe. Une fourmi sur la surface d’un ballon qui gonfle en disparaît soudain, et réapparaît aussitôt ailleurs. Mais c’est un ailleurs temporel qui n’est plus à la surface du ballon. Ce n’est plus un présent.

 

Où donc est cet ailleurs ? Soit au-dessus, soit au-dessous de la surface (c’est-à-dire du présent de l’espace-temps). Au-dessus, c’est le futur. Mais rien n’indique que le futur existe, qu’il ait la moindre consistance. Au-dessus semble être un lieu de nulle part, ni temporelle, ni spatiale. Au-dessous, c’est le passé. C’est plus consistant. Mais alors, il ne faut pas que le ballon rouge qui gonfle soit vide. Il faut qu’il soit plein comme un fruit en pleine croissance, plein de tous ses états passés qui auraient cessé d’être un présent, d’être une surface, la peau du fruit. Le passé serait devenu, avec une dimension de plus que la surface, la pulpe du fruit

 

Un voyage imaginaire me paraît moins inconcevable vers le passé que vers le futur, sauf si l’on croit que le futur est dès à présent consistant. Mais en ce cas nous ne serions plus à la surface de l’espace-temps. Nous serions dans son milieu. Il n’y aurait plus de surface, plus de présent, ou seulement un présent qu’on emporte à la semelle de ses chaussures. Nous serions à l’intérieur du fruit. Mais si nous ne sommes plus attachés à une surface, comment se fait-il que le voyage imaginaire vertical, vers le haut (futur), ou vers le bas (passé), soit incomparablement plus difficile que le voyage horizontal (celui que nous faisons dans notre espace tridimensionnel) ?

 

Notre attachement  indéfectible au présent de l’espace-temps me fait penser que ce présent est une surface et que nous-mêmes ne sommes que la surface de nous-mêmes. Le futur n’est que le lieu virtuel vers lequel s’étend l’univers, ou l’espace-temps, et nous avec lui. Autrement dit le voyage vers le futur ne peut être que notre voyage réel de chaque instant. Le seul but qui peut s’offrir à un voyage temporel imaginaire, c’est le passé. Il faut entrer dans le fruit. Et pour les êtres de surface que nous sommes, ce n’est pas simple. Il nous faut trouver un trou.

 

En fait de trou dans la surface de l’espace-temps, l’astronomie moderne aurait un candidat : le trou noir. Selon la relativité générale, c’est un lieu où la densité de masse est si forte que la texture de l’espace tridimensionnel  (la surface) ne se contente pas de s’affaisser, mais s’effondre. Même la lumière est avalée par un trou noir. Mais il nous faut malheureusement renoncer à user d’un trou noir comme d’un puits vers l’intérieur de l’espace-temps. En effet, cette densité de masse extrême nous détruirait avant même que nous ayons pu approcher du trou noir.

 

À défaut de piste scientifique, il me faut recourir à l’imaginaire et aux métaphores qui le nourrissent. Je serai donc désormais déraisonnable. J’ai déjà comparé l’espace-temps à un fruit qui grossit. Imaginons donc une pomme. On peut alors penser à un trou d’asticot, qui donnerait accès à l’intérieur du fruit depuis la surface, sans la catastrophe d’un effondrement gravitationnel. Mais alors il faut expliquer l’asticot, et dire pourquoi nous ne voyons pas ce trou de ver qui perce la surface, c’est-à-dire notre univers tridimensionnel. Double complication.

 

Eh bien, persistons dans la folie, changeons de métaphore. Les Anciens comparaient la vie humaine à un fil de laine torsadé par une Parque, la Fileuse. Le moi d’aujourd’hui est au bout de ce fil, juste entre les doigts de la Parque qui me poussent vers mon futur. Je n’ai donc qu’à échapper à la Fileuse, me glisser entre les brins qu’elle file pour redescendre vers mon passé. Stop ! Demi-tour ! Le fil plongeant de mon passé sera mon fil d’Ariane. Il saura bien me guider parmi ces milliards de fils entremêlés. Plus besoin d’asticot complaisant, car ce sera moi l’asticot.

 

Rêvons donc d’un fil de tricot plutôt que d’un trou d’asticot. Mais je ne vois pas encore comment je pourrais, moi, infime bout de fil en surface d’univers, descendre le long du fil. Par quel impensable reniement pourrais-je quitter ce que je suis maintenant, la laine présentement livrée aux torsions de la Fileuse? Certes, ce reniement ne viserait que ma surface. Car je suis aussi, et surtout, du passé, du passé maintenant solidement établi et inamovible sous la surface où je cherche à plonger. Mais une telle volte-face ne peut être qu’immatérielle, je ne peux entraîner avec moi ma laine d’aujourd’hui. Et je ne peux tomber dans le puits de mon  passé qu’en fantôme glissant le long des fibres de ce passé.

 

Inventons donc comme un phénomène de capillarité inimaginable : un peu de moi-même logé au bout du fil de laine quitte ce bout de fil et descend entre les fibres. Qu’adviendrait-il à cette infime humeur de surface tombée par extrême oubli de soi le long d’un cordeau plus qu’improbable plongeant dans les profondeurs du temps ? Soyons généreux avec elle. Admettons encore qu’elle garde avec elle quelque chose comme une conscience de son présent au cœur du passé. Puisque nous nous sommes mis à voyager dans l’illogisme, admettons même qu’elle garde un vague souvenir de son passé, or c’est justement le long de ce passé qu’elle voyage.

 

Il lui serait fort comique de voir défiler ce passé à rebours. Comme si on visionnait une vidéo à l’envers. Par exemple la course à reculons d’un troupeau de poules quand elles voient s’envoler devant elles les graines qui étaient au sol. Rien de plus désopilant. Le plongeur temporel pourrait aussi s’arrêter de temps en temps sur une image fixe, en choisissant de préférence les bons moments du passé. Il pourrait aussi remonter vers la surface, soit en accéléré (autre effet comique), soit au ralenti (au cinéma, c’est souvent très beau), soit à vitesse normale : relire une nouvelle fois sa vie, mais en connaissant la suite, ce qui fait une sacrée différence... Il aurait donc de quoi s’amuser.

 

En admettant qu’il ait pu emporter avec lui quelque chose comme une conscience, il pourrait donc voir beaucoup de choses. Il pourrait même bifurquer vers d’autres fils que la seconde Parque, la Tricoteuse, a noués au sien. Il pourrait ainsi, de carrefour en carrefour, remonter très loin dans le passé des autres pour vérifier si les ouvrages historiques disent la vérité. Mais en aucun cas il ne pourrait être vu, car il ne peut être qu’un fantôme, une vapeur invisible insonore et inodore. D’ailleurs s’il avait été visible, nous en aurions des témoignages venus du passé. Ainsi Stephen Hawking ne croit pas à l’existence de voyageurs partant de leur présent vers leur passé, car, dit-il, on n’en a jamais vu dans le passé. En effet, les fils du présent ne peuvent venir se mêler aux fils du passé et ne peuvent donc les déranger.

 

Dans son gouffre d’invisibilité (l’Hadès), notre voyageur est comme un projectionniste au fond des salles obscures. Il peut faire défiler les images dans le sens qu’il veut. Il peut les arrêter. Il peut faire vivre ou revivre le passé, avec peut-être pour lui des émotions renouvelées et même inédites. En le revoyant, il peut découvrir tant de richesses insoupçonnées. Il peut ainsi modifier pour lui le sens des faits, mais il ne peut pas changer les faits. Pas question donc de tuer un grand-père, ni même d’écraser un brin d’herbe. Le passé ne craint rien d’un intrus qui viendrait de son futur. Un Nemrod qui serait amateur de chasse au dinosaure doit trouver un autre terrain de chasse.

 

C’est plutôt notre intrus qui est en danger, et même plus qu’en danger. En effet il ne pourra jamais rejoindre la surface du présent d’où il vient. Car pendant son exploration, cette surface a continué à se modifier en s’inventant un futur dont il s’est exclu. Le présent d’où il vient est donc devenu un passé de l’espace-temps. Mais il y a pire. Tout ce qu’il pourrait croire avoir vécu dans son exploration n’est pas advenu, ne s’est pas ajouté au fil de sa vie : il n’est plus acteur, seulement témoin. La Fileuse a cessé de le filer et la troisième Parque, l’Inflexible, a coupé le fil. Une conclusion s’impose : du moment qu’il a quitté la surface du présent pour partir en quête du passé, il a perdu sa place et son ouverture vers le futur : il est mort ! Même si ses chemins d’invisibilité se prolongent dans les zones nouvelles de l’espace-temps, il peut sans doute aller visionner ces zones où il est mort. Mais pas question pour lui de refaire surface : il ne peut redevenir acteur du film de l’univers.

 

Je sais qu’on peut lire ça et là des récits fantastiques de résurrection. Mais j’observe qu’aucun d’eux ne précise l’âge du ressuscité au moment où il ressuscite. Logiquement ce serait l’âge qu’il avait au moment de sa mort. Il y aurait alors un trou dans son existence. Et il lui faudrait arriver à recoller avec son passé par delà ce trou. Ceci n’est pas comparable au cas des gens qui sortent d’un coma : eux n’ont pas voyagé. Ils n’ont jamais quitté le présent auquel ils sont restés attachés, même si ce fut par un fil très faible. C’est ce fil ténu appartenant à la texture du présent qui leur permet de renouer, plus ou moins facilement, avec leur passé.

 

Ami lecteur qui as eu le courage de tricoter avec moi ce petit voyage temporel, admire comme en est simple la maille. Point ici de paradoxe, ni de boucle, ni de rupture causale. Seulement deux points, à l’endroit et à l’envers comme il se doit.

 

1) D’abord, nous avons découvert que le voyage temporel vers le futur, c’est la vie. Cette évidence a été fort bien dite dans une page du net, une page admirable d’humour et de… bon sens : « Voyager dans le futur. C'est très simple. Il suffit d'attendre »

(desencyclopedie.wikia.com/wiki/Voyage_dans_le_temps

 

2) Puis nous avons découvert que le seul voyage temporel dans le passé que nous puissions accomplir revient à mourir. Dans la page évoquée ci-dessus, une « nana aux cheveux bleus » énonce, pour sa part, une formule renversante : « Pour voyager dans le passé, il suffit d’attendre en sens inverse ». Je crois pouvoir en déduire que mourir, ce n’est pas cesser d’attendre, mais attendre… le passé.

 

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25 février 2009 3 25 /02 /février /2009 16:09
Il arrive assez souvent qu’un rêve que l’on vient de faire en dormant nous étonne à notre réveil. Il m’est même arrivé alors d’éclater de rire au souvenir d’aspects saugrenus de certains de mes rêves. Cette expérience est banale, mais nous devrions être étonnés d’être ainsi étonnés par nos rêves. En général en effet, quand nous rêvons, nous sommes fermés à toute communication externe. Tout ce qui se passe dans nos rêves ne vient que de nous et ne devrait donc pas nous étonner. Bien rares sont les cas où un bruit extérieur, ou une lumière, à force d’insister, finit par franchir la barrière du sommeil et vient perturber notre rêve. D’ailleurs, même alors, l’élément perturbateur, le plus souvent, n’a en lui-même rien d’étonnant. Mais, comme il se traduit dans notre rêve par quelque chose qui n’a pas ou très peu de rapport avec lui, ce quelque chose peut nous étonner. Il est clair que cela vient encore de nous-mêmes, non de l’extérieur.
La théorie psychanalytique, semble-t-il, explique cette bizarrerie par le concept du subconscient. Là-dedans seraient jetés pêle-mêle et cachés de vieux souvenirs dangereux pour notre moi conscient. À la faveur du rêve, certains de ces souvenirs occultés tenteraient de refaire surface vers la conscience, mais celle-ci alors les déformerait pour leur ôter leur virulence. Ce serait la raison pour laquelle nos rêves peuvent étonner notre moi conscient.
Peut-être cette description du subconscient est-elle simpliste et naïve. En tout cas, elle repose sur le très vieux cliché de l’âme comme un meuble à tiroirs plus ou moins secrets, ou comme une maison avec une cave où serait entreposé un sac plein de vieilles choses. Le rêve serait une descente dans la cave. À travers la toile du sac pointent des formes bizarres que notre moi se refuse à identifier. Cette vision de l’âme comme un espace avec des lieux ou des étages remonte au moins à la conception de l’âme selon Platon. L’âme, ou l’esprit, y devient un espace, une chose, qui peut se passer finalement du corps et devenir immortelle.
La science et le matérialisme modernes donnent une vision différente. À ce qu’il me semble, ce que nous appelons âme, ou esprit, n’y est plus une chose plus ou moins autonome, mais une activité indissociable de son support matériel. Il paraît qu’on peut distinguer des types différents d’activité selon les zones du cerveau où elles se produisent. Je n’ai pour ma part aucune compétence en la matière. Voici pourtant comment j’essaie de me représenter cette conception nouvelle, que je préfère à la traditionnelle.
Notre personnalité tiendrait à l’ensemble infiniment complexe de connexions neuronales qui est mis à notre disposition. Ces connexions s’établissent dans une sarabande continue et s’enrichissent peu à peu. À partir d’un certain degré d’intensité, elles forment des sous-ensembles qui se traduisent en représentations (le sommeil sans rêve et la perte de connaissance correspondraient donc à une activité réduite, mais non nulle, ce qui serait la mort cérébrale). Ces représentations se répètent avec des variations qui n’empêchent pas une impression d’unité maintenue, de façon non statique, mais évolutive. C’est que les ensembles de connexions gardent un fonds commun qui fait l’unité de la personne (sauf apparemment en cas de schizophrénie). Lorsqu’un ensemble de connexions se répète avec peu de variations, il se produit en plus un effet de souvenir, de familiarité. Si les variations sont plus fortes, sans pour autant atteindre le fonds commun, il se produit au contraire un effet d’inédit, la surprise.
Bien sûr, nos représentations proviennent d’abord de nos communications sensorielles avec l’extérieur. Un ensemble de perceptions provoque un ensemble de connexions neuronales qui se traduit en une représentation. Si la perception ne correspond à rien de déjà éprouvé, elle suscite un ensemble inédit de connexions neuronales qui se traduit en une représentation nouvelle. Mais nous sommes capables de reproduire en nous-mêmes les ensembles de connexions neuronales et les représentations qui leur sont associées, même sans stimulus sensoriel. Les représentations en sont cependant alors comme atténuées. C’est ce qui doit se passer pendant nos rêves, avec cette différence que, puisque le système sensoriel est alors déconnecté du cerveau, la différence de vigueur dans la représentation apparaît moins.
Nous sommes même capables de recombiner plusieurs ensembles de connexions neuronales nées de perceptions réelles, en les trafiquant. C’est ainsi que sont suscitées nos représentations de monstres, et que naît l’imaginaire (du réel recomposé), mais aussi nos représentations abstraites (du réel décomposé).
De telles capacités suggèrent que notre activité neuronale a sa propre dynamique qui échappe au moins partiellement aux effets du monde extérieur. D’abord phénomène de réaction et d’adaptation au monde, l’activité neuronale se développe aussi par sa propre inertie, donc en liaison avec son passé. Sans doute pourrait-on l’imaginer comme mue par une force acquise, force obscure qu’on peut appeler force subconsciente.
Il est logique de penser que les représentations de nos rêves découlent d’ensembles de connexions déjà apparus, mais recomposés et trafiqués par cette force obscure d’inertie personnelle. La part des souvenirs y est plus ou moins forte, mais il y a toujours une part d’inattendu, de fantaisie apparente. Les rêves les plus étonnants sont donc ceux où la force agissante nous est la plus obscure, sans doute parce que venue d’un passé plus lointain et plus complexe...
Mais je ne suis pas très sûr que cette « explication » soit satisfaisante. J’ai parlé d’une force d’inertie qui aurait sa source dans notre passé. Je me demande s’il ne faut pas préciser que cette force est rendue aléatoire (on pourrait dire «quantique ») par l’extrême complexité des connexions neuronales. Force du passé, cette force d’inertie serait aussi une force de l’avenir, un potentiel, qui pourrait aller d’elle-même, sans sollicitations extérieures et sans réelle prédétermination, là où elle n’est jamais allée. En ce cas, nous pourrions être vraiment étonnés par un rêve insolite, aussi bien que par la découverte d’un objet insolite.
Je voudrais tester cette hypothèse sur un rêve que j’ai fait récemment et qui m’a beaucoup étonné à mon réveil. Je me demande si le seul fait de le raconter me permettra d’établir des liens, des connexions, avec des événements de ma vie passée, ou bien si sur un point donné le rêve ne décroche pas de ses prédéterminations.

Quand le rêve commence, je me vois entrant dans une espèce de salle de spectacle en amphithéâtre. La salle est déjà pleine d’une foule anonyme et d’autres personnes entrent en même temps que moi. Ainsi perdu dans la foule, je me rends compte qu’au-dessus de la scène se trouve un écran de télévision et que les images qui défilent sur l’écran sont le film des gens qui entrent. C’est une expérience que nous vivons assez souvent aujourd’hui, sans doute pas dans une salle de spectacle, mais dans des lieux de grand public mis sous surveillance, par exemple dans une gare ou un bureau de poste.
Bien entendu, j’arrive assez vite à me reconnaître sur l’écran dans la presse des gens qui entrent. Mais il se produit un premier décalage. Comme la caméra filme la scène sous un autre angle que celui de ma propre vision, les gestes qu’elle me prêtent ne me paraissent pas tout à fait identiques à ceux que j’ai l’impression de faire. Ceci aussi est une expérience que j’ai déjà vécue.
Advient alors une première complication. Alors que je continue à avancer vers les gradins pour prendre place parmi la foule anonyme, je me rends compte que mon image sur l’écran est en retard sur moi. Tout se passe comme si l’image était diffusée après quelques secondes, ce qui fait que je suis déjà assis alors que sur l’écran mon image avance encore. Je n’arrive pas à me rappeler si j’ai jamais vécu cette expérience. Mais il me semble que c’est techniquement réalisable. Les informations télévisées nous montrent parfois des phénomènes analogues de retard à l’image : l’interviewer, qui est à Paris, pose une question ; l’interviewé, qui est de l’autre côté de la terre, ne répond pas tout de suite. Un décalage est provoqué par le temps nécessaire à la transmission des images et des sons. Ou alors un discours est diffusé en même temps par deux chaînes. Mais si on zappe rapidement de l’une à l’autre, on constate un léger décalage. Je ne suis donc pas tellement étonné par l’observation d’un décalage temporel entre moi déjà assis, et mon image qui marche encore.
Mais vient ensuite une seconde complication et, cette fois, j’ai de quoi m’étonner. En effet, mon image sur l’écran, au lieu de finir par s’asseoir comme moi, ainsi que ferait toute sage image, continue à avancer vers la scène, où je ne suis jamais allé. Cet acte d’indocilité d’ailleurs ne lui suffit pas. Voici que mon image sur l’écran, arrivée devant la scène, sort un peigne de sa poche (je n’ai jamais de peigne dans ma poche) ; voici qu’elle coiffe ses cheveux et l’on voit sur l’écran que les dents du peigne séparent de longs cheveux en traits parallèles. Or je porte depuis longtemps les cheveux très courts, car ils sont trop indociles (eux aussi), et je jugerais inconvenant de me coiffer en public. D’ailleurs mon image sur l’écran ne se satisfait pas de cette première inconvenance : voici qu’elle fait un petit geste désinvolte et même impertinent à l’égard du public anonyme où je me trouve.
Le rêve semblait avoir dit tout ce qu’il avait à dire. En tout cas, il n’est pas allé plus loin. À mon réveil, je me le rappelle immédiatement et je ris. D’étonnement bien sûr, mais aussi de gaieté. L’histoire me paraît amusante, et m’évoque ces romans ou ces films fantastiques où une ombre ou bien un reflet cesse d’obéir à son maître. Mais ces histoires m’étaient données comme des fictions, alors que mon rêve, dans mon rêve, m’était réalité : je pouvais rire une fois réveillé, mais, dans mon rêve, j’avais à être scandalisé. Par la désobéissance sans doute, mais aussi par l‘impertinence. Le scandale ressenti est d’ailleurs peut-être ce qui a immédiatement interrompu le rêve.
Alors je m’interroge. Cette image indocile sur l’écran a-t-elle en moi-même ses obscurs déterminants ? Si oui, lesquels ? Je me souviens que dans mon adolescence (c’est très loin dans le passé), il a été question un jour pour moi de « vêtir mes cheveux sous les yeux des filles ». Coiffer ou « vêtir » des cheveux longs, c’est le geste d’une adolescence à la fois impertinente et soucieuse de son image. Il y a peut-être ici une direction de recherche. Mais pourquoi la connexion avec l’image indocile ?  Au fonds, la question qui l’emporte sur toute autre est : pourquoi m’intéresse-t-elle tant, cette histoire d’image indocile, impertinente et soucieuse d’elle-même ? Pourquoi l’ai-je racontée, après avoir tenté de me donner une représentation acceptable de l’activité de mes synapses neuronales ? La réponse est sans doute dans la question, et c’est avec du vieux qu’on fait du neuf. En tout cas, c’est ici que je m’arrête.
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25 février 2009 3 25 /02 /février /2009 15:51



Les vrais rêves, ceux que l’on fait quand on dort, sont, croit-on, le domaine de la plus ouverte invention et fantaisie. Il y a pourtant dans nos rêves des éléments récurrents. Certains de nos rêves se répètent, au moins en partie. Et chaque âge de la vie a ainsi ses rêves favoris. En cherchant bien on finirait peut-être par trouver que l’inattendu des rêves n’est pas tellement inattendu. Mais il faudrait bien chercher…

Et puis, il y a comme une impossibilité logique que ne devrait pas pouvoir transgresser le rêve. Il paraît en effet complètement illogique qu’un rêveur endormi rêve qu’il est en train de rêver le rêve qu’il rêve. Si ce qu’il rêve est la réalité, ce n’est plus un rêve. Pourrait-il même rêver qu’il fait un rêve autre que celui qu’il rêve ?

Mais les rêveurs ne s’arrêtent pas aux impossibilités logiques. Personnellement, il m’est assez souvent arrivé de rêver et d’avoir en même temps conscience que ce que je rêvais n’était qu’un rêve. Je sais qu’il est difficile de parler de conscience éveillée pour un rêveur, mais je crois qu’entre la conscience rêvée du rêveur et la conscience du réveillé, il y a des états intermédiaires.

Le réveillé peut au plus se souvenir de son rêve, lequel en principe est alors achevé et mort. En principe seulement, car le souvenir participe lui aussi à la construction du rêve, au moins pendant un premier temps. Mais très vite il le fige. Le souvenir éveillé ne garde des rêves que ce que nous voulons bien et comme nous le voulons. Il précise ainsi leurs contours, mais ne leur permet pas de continuer à vivre et de prolonger leurs aventures.

Il existe cependant dans la durée du rêve, sans réveil véritable, la possibilité pour le dormeur de se dire qu’il dort et qu’il rêve. C’est comme un affleurement de la conscience éveillée qui n’aboutit pas vraiment. Cet affleurement se produit dans les situations de rêve qui ont une forte charge émotionnelle. Le plus souvent ce sont des situations d’angoisse. Alors la conscience éveillée monte vers la surface, mais sans la crever, sans tuer le rêve. Le rêveur peut ainsi non pas cesser de rêver, mais diriger son rêve vers un dénouement qui le rassure.
 
Le pouvoir magique qu’il obtient ainsi sur les événements de son rêve implique qu’il sait plus ou moins que ce n’est qu’un rêve. Il peut même se poser la question : « Mais ce n’est qu’un rêve ? », y répondre positivement et pourtant continuer à rêver. Il me semble que ce pouvoir de surveillance et de contrôle ne m’est venu qu’à l’âge adulte. Je me souviens ainsi d’un rêve de naufrage que j’avais su retourner sans pour autant l’interrompre. Dans mon enfance, je n’avais qu’un recours contre la terreur suscitée par un mauvais rêve : un brutal réveil dans l’épouvante.

Mais cette faculté de surveiller et de contrôler mes rêves de leur propre intérieur ne me sert pas seulement comme garde-fou contre l’épouvante. Je l’ai éprouvé récemment dans un rêve qui ne semblait pas destiné à me jeter dans la terreur, sauf à penser qu’un excès de bonheur peut être terrifiant.

Au cours de ce rêve, je me souviens m’être dit à un moment que ce n’était qu’un rêve, que ce qui se passait n’avait donc peut-être pas pour moi toute la puissance que cela semblait avoir. J’en ai déduit dans mon rêve que je pouvais revivre le rêve, ou du moins sa phase finale, car c’était dans cette phase un rêve de bonheur total. Or le bonheur total ne peut pas être vécu, il ne peut être que naissance ou mort, ce qui revient au même. Seul le rêve permet de le mimer et donc de le répéter.

Ce rêve, dès que je me suis réveillé, j’ai essayé de le saisir dans ma mémoire. Fatalement, je l’ai reconstruit. Je l’ai ainsi partagé en trois phases, qui semblent bien avoir été dans mon rêve. Mais ces trois phases n’ont pas le même statut. Les deux premières restent assez floues, surtout la première, qui me semble avoir été plus longue : de cette phase, il se peut que je ne retienne que ce que je veux et comme je le veux. La dernière phase, où est intervenu un demi-éveil de conscience, était plus nette et se prête moins à une reconstruction. J’ai aussi donné à mon rêve une localisation en conformité avec ma géographie personnelle. Sur ce point, je ne suis pas sûr qu’il ne s’agit pas d’une normalisation d’homme éveillé.

La première phase est une bataille entre un homme et un enfant. Apparemment, je suis l’homme. La bataille est telle que chacun des combattants évite soigneusement de faire mal à son adversaire. C’est une bataille avec des rires. Elle a lieu sur une colline sauvage couverte de grandes herbes. Et les deux belligérants, à force de culbuter et rouler dans l’herbe descendent la colline. Je me demande s’ils n’ont pas parfois été plus de deux.

La colline sauvage peut correspondre à certains vieux souvenirs de ma vie réelle. Mais la suite du rêve est urbaine et je l’ai localisée dans la ville où j’habite. J’ai donc très vite, au moment où je me suis réveillé et souvenu de ce rêve, identifié la colline, malgré ses grandes herbes, à une colline de ma ville. Cette colline est pourtant entièrement urbanisée. On n’y trouve pas de prairie à herbes hautes secouées par le vent.

La deuxième phase est courte. Je me trouve au pied de la colline, à un endroit qui peut correspondre à un carrefour de ma ville, près d’une place. Il y a autour de moi des hommes pleins de componction et de sagesse. Ils se taisent. Ce sont des juges, je le sais. Mais je ne les crains pas, car je les devine bienveillants.

Vient la troisième phase du rêve. Elle commence au début d’une rue, au sud de la place précédente, mais sans doute pas immédiatement au sud. Je l’identifie maintenant à une rue de ma ville dans un quartier où j’ai longtemps habité. Cette rue, qui s’enfonce donc vers le sud, est dans mon rêve longue, étroite et obscure. Elle est absolument déserte, sauf que la brise y agite des milliers de petits rectangles blancs. Ce sont des feuilles de papier sur lesquelles on peut soupçonner des écritures.

Je me tiens face à la rue. Et c’est alors que l’impensable commence. Je me sens attiré vers la rue. Et en même temps que je m’y avance, je sens que ma poitrine s’emplit comme d’un ballon gonflable, sans même que je respire, et ce ballon est un ballon de bonheur. C’est sans doute à cet instant que je me dis que ce n’est qu’un rêve. Cela se fait d’ailleurs, comme je l’ai expérimenté en d’autres occasions, en deux temps. D’abord je me pose la question et je réponds que non, ce n’est pas un rêve, que c’est ma vie. Puis j’y reviens et j’admets finalement que c’est bien un rêve.

Alors je fonce sans crainte dans mon rêve. Je m’élance en courant de toutes mes forces dans les profondeurs de la rue et en même temps de ma poitrine monte un immense cri silencieux. Je hurle de toutes mes forces et je cours. Cet épisode est d’une telle puissance d’attraction que le contrôleur tapi tout au fond du rêve se plaît à m’y ramener à plusieurs reprises.

Mais je finis par m’éveiller. Immédiatement s’opère le travail du souvenir, que je reprends le lendemain, mais les contours du rêve sont désormais dessinés. Et depuis j’y reviens de temps en temps, avec étonnement et éblouissement. C’est ce que je viens de faire par écrit pour tenter de donner à ce rêve unique la part sauvée de ses dimensions.
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Published by Luestan - dans De rêve en rêve
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