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4 avril 2013 4 04 /04 /avril /2013 08:48

 

Si vous rencontrez un métaphysicien d’aujourd’hui, il risque fort d’essayer de vous convaincre que les objets, et donc le monde, sont vagues. Il se servira sans doute pour cela  de l’argument dit du « sorite ». Un « sorite » n’est rien d’autre un tas de sable. L’origine grecque du mot montre que ce genre d’argument sévit depuis très longtemps.

Le métaphysicien prétend qu’un tas de sable est vague parce qu’il est impossible de dire combien il faut de grains de sable pour faire un tas. Et ce n’est pas parce que nous ne savons pas où est la limite entre un tas de sable et ce qui n’est pas encore un tas de sable (ce qui ne serait qu’un vague épistémique). Ce serait parce qu’il n’y a pas de limite précise entre un tas de sable et ce qui n’est pas encore un tas de sable (vague ontologique, ou sémantique). De la même façon tous les objets du monde seraient vagues, pas seulement un nuage, mais aussi une table (comme pourrait le montrer un microscope très puissant).

 

Et bien, je ne suis pas d’accord. D’un point de vue de profane pas métaphysicien pour deux sous, je récuse l’argument du « sorite ». Il me suffit pour cela de faire un peu de sémantique sur le mot « tas » du langage courant. Ce mot me semble désigner au sens propre une masse de matière posée sur une surface. Cette matière n’étant ni liquide ni solide monobloc, mais amorphe (pâteuse, pulvérulente, granuleuse, morcelée, parcellaire), il en résulte une forme vaguement conique ou hémisphérique. Une telle forme, quoique peu définie, implique au minimum une base et un sommet. La « base du tas » est une surface, le « sommet du tas » un point  ou une surface plus petite (si elle était égale à la base, on n’aurait pas un tas, mais une pile, mieux rangée). Donc, pour constituer un tas de matière non monobloc, il faut et il suffit d’une base et d’un sommet plus petit superposé à la base.

 

Dès lors, il est évident que pour faire un tas constitué d’éléments plus ou moins sphériques (grains, billes, cailloux, ballons), il faut et il suffit de quatre éléments. Trois éléments sont nécessaires et suffisants pour constituer une base qui soit une surface minimum, triangulaire (deux éléments ne constitueraient qu’un segment). Un élément superposé à cette base suffit pour constituer un sommet. Avec quatre cailloux au minimum, ou avec quatre billes, je peux avoir un tas de cailloux, ou un tas de billes (comme le savent bien les écoliers), a fortiori avec cinq, six, etc. Il faudrait donc dire : « Ajouter un élément ne permet pas de faire un tas, sauf si c’est un quatrième élément».

 

On m’objectera peut-être qu’il n’est pas évident qu’on puisse avoir un tas de sable avec quatre grains de sable. Dans un premier temps, je répondrai d’une part que cela dépend de la grosseur des grains de sable, d’autre part qu’il suffit d’un microscope pour voir un tas de quatre grains de sable minuscules. Mais il est vrai que ce serait un  tas de grains de sable plutôt qu’un tas de sable (avec le mot sable au singulier, ce qui disqualifie jusqu’à la notion de grain). C’est pourquoi, dans un deuxième temps, je découvre grâce à cette objection un autre aspect de mon désaccord avec les métaphysiciens modernes.

 

Les métaphysiciens prétendent décrire la réalité ultime des choses. Leur ambition est une « ontologie ». Et ils s’étonnent de ne pouvoir y parvenir avec précision. Il n’y a pourtant rien d’étonnant à cela, car ils usent bien sûr des mots du langage courant pour désigner les choses, par exemple « tas de sable, nuage, table ». Or les mots du langage courant n’ont pas pour but de désigner la réalité ultime des choses. Ils désignent ce que nous percevons de la réalité des choses. Les objets qu’ils désignent existent donc par l'intermédiaire des sujets que nous sommes. Ces objets ne sont pas les choses réelles, ce sont des phénomènes.

 

Ainsi, l’expression « tas de sable » ne désigne pas un certain nombre de grains de sable, mais l’impression que fait sur un sujet observant une certaine quantité de sable disposée d’une certaine façon. Dès lors, son attribution à un « objet » ne dépend pas uniquement de la réalité de celui-ci, mais aussi de l’acuité visuelle du sujet observant, et même seulement de ce qu’il peut prendre en compte dans ce qu’il voit : peut-il distinguer dans l’objet non monobloc qu’il voit (en deçà de sa réalité profonde) une base et un sommet moins étendu ? Alors c’est un tas. Cette variabilité phénoménologique ne décèle en fait, selon moi, aucun flou ontologique, ni épistémique, ni sémantique.


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Published by Luestan
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