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7 mars 2012 3 07 /03 /mars /2012 09:14

 

 

Je viens de lire, en amateur et avec grand intérêt, trois petits livres de métaphysique ou ontologie moderne, qui relèvent apparemment de ce qu’on appelle la philosophie analytique. Il s’agit de :

      Le puzzle philosophique, de Jiri Benovsky (Paris Ithaque 2010)

      Riddles of Existence, de Earl Conee et Theodore Sider (Oxford University Press 2005), surtout chap. 7 Constitution (Theodore Sider)

      Qu’est-ce que l’identité ?, de Filipe Drapeau Contim (Paris Vrin 2010).

 

Ces trois petits ouvrages ont le mérite d’être accessibles aux non professionnels. Ils traitent surtout, comme l’indique le dernier titre, de problèmes liés à l’identité. Ils les abordent de façon ludique, grâce à des expériences de pensée amusantes suscitant des énigmes ou des « paradoxes logiques ».

Un de ces « paradoxes logiques » concerne le problème de la « constitution matérielle des objets ». Un objet peut-il être identifié à la matière qui le constitue, ou doit-il en être différencié ? Pour montrer que toutes les réponses aboutissent à des paradoxes, on prend en particulier comme exemple celui d’une statuette d’argile.

Le modelage d’une statuette ne fait pas disparaître le morceau d’argile dont il est fait. D’ailleurs, il suffit d’écraser la statuette pour montrer que le morceau d’argile est toujours là. Mais alors, entre le modelage et l’écrasement de la statuette, on a deux objets qui coïncident, le morceau d’argile et la statuette ? Le simple bon sens objecte que morceau d’argile et statuette sont un seul et même objet, qu’ils sont identiques. Mais cette réponse contredit la Loi de Leibnitz, qui est, selon les métaphysiciens, la définition de l’identité. Deux objets n’en constituent qu’un et sont donc identiques seulement s’ils ont en commun toutes leurs propriétés. Or le morceau d’argile a des propriétés que la statuette n’a pas : il existe avant et après la statuette. Inversement, la statuette a une forme définie, que n’a pas le morceau d’argile. Ce sont donc deux objets différents, et le voleur qui vole la statuette commet un double larcin, puisqu’il vole aussi le morceau d’argile (Benovsky, chap. V Deux vols dans un musée). Et pourtant, ce qu’il vole n’est pas deux fois plus lourd !

Sont décrites dans les trois petits ouvrages cités ci-dessus des stratégies, parfois fort complexes, inventées par les philosophes pour rendre la logique plus conforme au sens commun. Il s’agit dans les trois cas d’en souligner les difficultés pour nous amener à la solution de la théorie « perdurantiste », selon laquelle les objets sont quadridimensionnels et peuvent coïncider partiellement, c’est-à-dire temporairement. La théorie « perdurantiste » a toute ma sympathie, mais j’ai pour ma part l’impression qu’en l’occurrence (celle de la tablette d’argile), on n’a pas besoin d’elle a priori. En effet, il n’y a pas ici pour moi de paradoxe, mais seulement un usage défectueux de la sémantique par les philosophes. J’opposerai donc à leur soi-disant « paradoxe » une réponse, non plus de philosophe, mais de linguiste.

Les linguistes, comme d’ailleurs habituellement les philosophes, distinguent les noms d’objets matériels (statuette, cheval) des noms de matière (argile, chair). Les objets sont dénombrables, la matière ne l’est pas. Une matière n’a pas de contours, un objet matériel a des contours (à la cause matérielle s’ajoute la cause formelle). Une quantité d’argile (a quantity of clay), totalement dépourvue de contour et de forme, n’est donc pas un autre objet qui coïnciderait avec la statuette.

Mais il existe d’autre part une première catégorie d’objets qui ont des contours, mais indéfinis : morceau de, tas de, amas de, caillou, rocher  (piece of, hunk of). Ils sont informes non plus au sens où l’on dit qu’une quantité de matière est informe (= « totalement dépourvue de forme »), mais en ce que leur forme n’est pas définie et peut même être variable (cas du morceau d’argile). Ces objets sont dénombrables (« trois cailloux »), mais on peut faire varier leur nombre en les cassant ou en les réunissant (un caillou cassé en deux devient deux cailloux ; deux morceaux d’argile réunis deviennent un seul morceau d’argile). Les autres objets, dont la forme est définie, n’ont pas cette propriété (on ne dédouble pas une statuette en la cassant, ni un cheval en le coupant).

Le métaphysicien nous dira peut-être alors qu’en modelant en statuette un morceau d’argile on détruit un objet informe pour le remplacer par un objet à forme définie. Mais ce serait ignorer deux caractéristiques de l’opposition sémantique forme définie / forme non définie.

      Tout d’abord, il ne s’agit pas d’une opposition objective, mais d’une opposition subjective. Elle ne repose pas en dernière analyse dans les objets, mais dans le regard des sujets : il y a objectivement une forme, et je considère ou non qu’elle est définie.

      D’autre part, c’est une opposition binaire privative, avec un terme marqué (forme définie) et un terme non marqué (forme non définie). Or, dans une opposition de ce genre, le terme non marqué peut prendre un sens neutre (indifférent à l’opposition) ou un sens polaire (contraire du sens marqué). Ceci permet au terme marqué tantôt de s’opposer, tantôt de s’intégrer au terme non marqué (l’homme s’oppose à l’animal, mais c’est aussi un animal).

Il nous est donc possible, parlant de la statuette d’argile, de dire que c’est un morceau d’argile. C’est simplement recourir à une dénomination qui omet un trait de sens. C’est un cas de synonymie fondé sur une approximation sémantique : deux mots (deux complexes sémantiques différents) pour une seule référence. C’est aussi banal que de dire « animal » pour « cheval ».

D’ailleurs, le recours au sens polaire serait aussi possible, dans un emploi métaphorique. Le sens polaire y serait seulement dégradé, de la dénotation à la connotation : « informe » signifierait alors qu’on refuse de reconnaître une forme dans la forme de la statuette, laquelle relèverait par exemple de l’art abstrait (si on n’aime pas l’art abstrait). Au fond, plus que le modelage (cause efficiente), c’est notre regard sur la statuette qui en fait une statuette (cause finale).

Il n’existe donc pas de propriété essentielle, objective et intrinsèque, forme définie, qui ferait de la statuette un objet distinct du morceau d’argile. C’est une propriété relationnelle, extrinsèque et accidentelle qui fait de la statuette seulement un artefact. Or ne peut-on pas dire que les artefacts, en tant que tels,  n’ont pas d’existence objective, que leurs noms ne désignent que l’usage qui en est fait ? Certes, cet usage a souvent pour effet de modifier la forme de l’objet, mais pas plus que n’importe quelle modification accidentelle. Et il n’est pas étonnant du tout que l’usage ou la fonction dure moins longtemps que l’objet.

En somme, le soi-disant paradoxe de la constitution matérielle des objets repose sur deux attributions inexactes du mot « objet » : Une quantité de matière n’est pas encore un objet matériel, il lui manque un contour (cause formelle) ; un artefact n’est plus un simple objet matériel, il a quelque chose en plus, un usage (cause finale).

On peut penser que, de la même façon, l’expression « être vivant » désigne autre chose que le simple objet spatial tridimensionnel qu’est par ailleurs un être vivant. C’est en tout cas souhaitable si l’on ne veut pas que le propriétaire d’un chat ait à en nourrir plus de mille et un (paradoxe de Peter Geach). Il y a donc de très nombreux objets qui sont plus que le simple objet spatial qu’ils sont, et ils sont nommés le plus souvent selon ce surplus. Comme ce surplus n’est ni matériel, ni spatial, rien ne s’oppose à ce qu’il coïncide avec un objet spatial tridimensionnel, ni même avec deux (paradoxe du bateau de Thésée). Tout porte à penser que ce surplus (usage, vie, fonction, etc.) est essentiellement temporel, ce qui nous oriente en effet vers les objets quadridimensionnels chers à nos philosophes.

 

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Published by Luestan
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commentaires

racbouni 08/03/2012 14:01

Vertigineuses digressions ! M'intrigue tout spécialement l'histoire de l'identité de la statuette et de ce qu'elle demeure argile ou non ! Merci pour ce partage de savoir !