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30 avril 2013 2 30 /04 /avril /2013 09:27

Dans le petit livre Riddles of Existence qu’il a publié avec Earl Connee (Clarendon Press, Oxford, 2005), Theodore Sider  a consacré le chapitre 9 Possibility and Necessity à la distinction de ce qui est naturellement possible de ce qui l’est absolument. Cette distinction semble habituelle dans le monde des philosophes métaphysiciens modernes. On la retrouve par exemple dans le livre de Jiri Benovsky, Le puzzle philosophique (Ithaque 2010), p. 98-99 (avec par surcroît une « possibilité métaphysique »). C’est une distinction que je préfère aborder par le biais de l’impossibilité :

1)   Est absolument impossible ce qui n’est pas compatible avec les lois logiques, essentiellement ce qui est contradictoire. Par exemple, il est absolument ou logiquement impossible qu’un bachelor« célibataire » soit marié, puisqu’il est dans la définition du célibataire de ne pas être marié.

2)   Est naturellement impossible ce qui n’est pas compatible avec les lois physiques. Il est par exemple impossible que l’on voit des flying pigs (Sider, p. 190), des « cochons qui volent », puisqu’ils contrediraient la loi de l’attraction universelle.

Ce qui est important dans cette distinction pour les philosophes est que l’impossibilité absolue ou logique est une impossibilité plus restreinte que l’impossibilité naturelle ou physique (c’est bien sûr  l’inverse pour les possibilités). Par exemple, un cochon qui vole est une impossibilité physique, mais n’est pas une impossibilité logique. C’est en partie sur cette différence que s’est fondée chez nos philosophes la fantastique théorie des mondes possibles, laquelle, plus ou moins inspirée de la physique actuelle, imagine des mondes parallèles qui obéiraient à d’autres lois  physiques que les nôtres.

 

À première vue, le lecteur naïf que je suis n’avait pas grand-chose à redire. Il m’est en effet assez facile d’imaginer un cochon qui vole. Mais je ne vois pas comment me représenter quelqu’un qui soit à la fois non marié et marié. Ce n’est qu’en réfléchissant à ce que pourrait être un cochon qui vole que des doutes se sont introduits dans mon esprit sur le bien-fondé de cette distinction.

 

Il faut d’abord éliminer dans notre représentation du cochon volant le cas du cochon de Carcassonne, celui que Dame Carcas, depuis les remparts, fit choir sur la tête des assaillants. C’était pour décourager l’ennemi en lui faisant croire que l’abondance régnait encore dans Carcassonne malgré le siège. Ce cochon là n’a pas vraiment volé, il est tombé. Donc il a obéi strictement aux lois de l’attraction.

On peut écarter aussi tous les cas d’un cochon qui userait de moyens techniques pour contrebalancer la force de gravitation soit par elle-même soit par une autre force. Par exemple un cochon Icare, un cochon en montgolfière, ou en delta-plane, ou dans un avion. Un tel cochon volant ne transgresserait pas la loi de l’attraction. Au contraire, il la mettrait à son service.

Mais la loi de l’attraction n’est pas non plus transgressée par un cochon qui sortirait en scaphandre d’une fusée interplanétaire et planerait dans l’espace, loin de tout champ gravitationnel. Un tel cochon ne transgresse par la loi, il n’est simplement pas concerné par elle.

 

Mais alors que serait un cochon qui en volant transgresserait la loi de l’attraction ? Ce cochon appartiendrait, selon nos philosophes, à un monde bien différent du nôtre, un monde  où « massive objects repel rather than attract each other » (Sider, p. 192), un monde où les objets massifs ne s’attireraient pas, mais se repousseraient. Un cochon, c’est en effet, par définition (et même par excellence), un objet massif. Mais qu’est-ce qu’un objet massif ? Un objet pourvu d’une masse. Et qu’est-ce qu’une masse, selon la définition qu’en donne la physique moderne ? C’est « une grandeur qui caractérise un corps relativement à l’attraction qu’il subit de la part d’un autre »   (Petit Larousse Illustré, s.v.). Donc les objets massifs s’attirent par définition ! Alors notre vaillant cochon volant d’un monde impossible serait en même temps par définition, en tant qu’objet massif, attiré par la terre, et par hypothèse non attiré ! Nous voici face à une contradiction qui vaut bien celle du célibataire marié.

Un cochon volant ne serait donc pas un cochon. Il ne serait pas même un corps. Il ne peut être rien, de même qu’un célibataire marié ne peut être rien. Pour tous deux, seuls restent le mensonge et l’illusion. Pour l’homme marié, le mensonge par lequel il fait croire à la femme courtisée qu’il est célibataire. Pour le cochon, la merveilleuse illusion du magicien qui nous fait croire qu’il fait voler les tables… et les cochons.

 

Ceci n’est apparemment qu’une histoire de cochon. Mais j’ai bien peur que notre cochon absolument incapable de voler soit pour nos philosophes une sorte d’Hermès messager annonciateur d’une révélation horrible : les lois physiques sont peut-être en dernière analyse des lois logiques. C’est d’ailleurs ce que suggère aussi le fait que de plus en plus elles se réduisent à des lois mathématiques. Alors s’écroulerait l’infini empilement des mondes possibles. Sans nos lois physiques, qui ne seraient que des applications logiques, pas de cochon, pas d’objet massif, pas d’objet, pas de monde. En fin de compte, sans leurs précieux ajustements, seulement le chaos.

 

 

 

 

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Published by Luestan
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