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1 mars 2009 7 01 /03 /mars /2009 09:32
Je viens de découvrir la pensée d’André Comte-Sponville (hiver 2005-2006). La pensée de ce philosophe (désormais désigné ici par le sigle ACS) est une pensée qui m’a intéressé dès le premier abord. Voici un philosophe qui se dit athée, mais tient à une « spiritualité », qui donne au désespoir un rôle positif, qui s’interroge sur le temps, tout cela en se situant dans notre temps… Cerise sur le gâteau : il est fort agréablement lisible, son style est clair, vivant, presque jamais abstrus. J’ai bien bronché sur quelques expressions, comme « être été » (L’être-temps, p. 107). Il y en a d’autres de ce type dans le chapitre sur Spinoza (Une éducation philosophique, PUF 1988, chap. 5). Mais elles sont rares. C’est à signaler chez un philosophe.

ACS a aussi une propension mystique, particulièrement bouddhiste, ce qui le pousse parfois à formuler des énoncés paradoxaux, de ces énoncés qu’on appelle aussi oxymores («le temps, c’est l’éternité », ibid. p. 44). Il ne m’est pas toujours aisé d’en saisir la profondeur…

D’un autre côté, il n’est pas vraiment de ces autres « philosophes » contemporains, à l’ego surdimensionné : les très médiatisés. Chacun sait qu’un ego trop lourd est une tare qui gêne pour penser / peser. Assez proche dans sa pensée de Michel Onfray, ACS n’en a pas la verve, ni les excès… Certes il a aussi son ego, qui se montre ici ou là, mais qui reste généralement en retrait (peut-on lui reprocher d’user un peu souvent du terme « imbécile » ?).

 Homme du juste milieu, ACS ressemble assez, finalement, à un de ses maîtres, Michel de Montaigne, une figure de l’honnête homme de notre temps, qui se pose la question essentielle : comment vivre dans le monde d’aujourd’hui ? Et pourtant, il a aussi quelque chose de Pascal, un autre de ses maîtres, la touche mystique qui se révèle dans sa façon de réifier le présent en instant d’éternité…

J’ai donc eu envie d’adhérer à une pensée apparemment si proche de moi. Mais quand je suis entré dans une lecture plus détaillée de certains de ses ouvrages, un miracle a eu lieu : le désaccord… Il faut remercier les penseurs de profession dont la pensée est assez claire pour qu’on puisse se mettre à leur niveau, ceux dont la pensée est assez proche de nous pour qu’on n’ait pas besoin d’en élaguer tout ce que nous avons rejeté depuis longtemps, mais avec laquelle pourtant on sent à la lecture monter nos divergences. Voilà ouvrage de philosophie : apprendre plus exactement ce qu’on pense en se frottant à une pensée différente…

J’ai commencé ma lecture par ce qui pouvait paraître le plus ardu, L’être-temps, ouvrage au titre en revanche prometteur pour moi, puisque, d’emblée, son trait d’union dit quelque chose qui me plait : le temps, c’est l’être, c’est-à-dire le réel. Autrement dit, ce ne sont pas les objets, les choses, qui existent, mais les événements. Un objet n’est qu’un événement qui perdure de façon plus ou moins statique. Voici qui va loin, qui met en question une dichotomie si profonde dans nos consciences, celle de l’énergie et de la matière. Il faudrait convoquer les cosmologues et physiciens de notre temps, dont certains énoncés et certaines formules nous invitent à une révolution plus que copernicienne sur le sujet…

Mais ACS, qui pourtant connaît ces choses, s’intéresse plus à ce que dit la tradition philosophique sur le temps. Sans doute est-ce parce que l’enseignement de l’École Normale Supérieure reste dominant chez lui. Sur le temps, son point de départ et d’arrivée est Saint Augustin : le passé n’est plus et l’avenir pas encore, seul le présent est. Mais ce présent est ténu, il faut l’habiter : « Je me contente d’habiter cela seul, jusqu’à preuve du contraire, qui m’est donné. C’est d’ailleurs le plus beau présent qu’on m’ait jamais fait, puisque c’est le présent même » (p. 62). Belle formule et beau jeu de mot.

Que le présent soit ainsi magnifié n’est pas ce qui me gêne, loin de là. Je serais même prêt à suivre ACS jusque dans son expérience presque mystique d’un instant « éternel ». Ce qui me gêne dans sa pensée, c’est le rejet si rapide du passé. Saint Augustin pouvait dire « le passé n’est plus, donc n’est pas » ; aujourd’hui, je doute qu’on le puisse encore. D’abord parce que nous savons aujourd’hui, que la lumière met du temps pour venir à nous et que ce que nous voyons appartient en fait à un passé plus ou moins lointain. Nous croyons habiter un espace à trois dimensions, mais en fait nous habitons l’espace-temps des cosmologues. L’univers strictement spatial qui nous serait contemporain, même s’il existait, nous serait de toute façon inaccessible.
 
ACS refuse de prendre en compte cet espace-temps parce que son point de vue est tout subjectif : « Contrairement à ce qu’on dit souvent, ce n’est pas le passé de l’étoile que nous voyons, ou du moins ce n’est là qu’une façon très approximative de parler : ce que nous voyons, c’est le présent de la lumière, au moment même où elle nous atteint » (p. 59). Il sait bien pourtant que son expérience actuelle de la lumière est aussi très majoritairement faite de passé. D’abord parce que la prise de conscience d’une sensation vient nécessairement après la sensation, mais surtout parce que cette prise de conscience est le fruit de l’expérience passée. Sur ce point, ACS cite même Sartre : « je suis mon passé, à certains égards, davantage que mon présent » (p. 106). Quant à moi, je suis tenté de penser que je ne suis presque que mon passé.  Et je dis « presque » seulement parce que je refuse d’être déterministe à cent pour cent.

Le présent n’est présent que par un infime dépassement de ce que nous sommes, c’est-à-dire de notre passé, et il ne devient ce que nous sommes qu’en devenant à son tour notre passé. Se définir uniquement par le passé, certes, ce serait être déterministe. Mais se définir uniquement par le présent revient à ne pas distinguer passé et présent. Et c’est tout autant du déterminisme : « (l’illusion) est  dans l’idée que nous ajoutons au monde, que cette succession serait l’addition d’un présent à un passé, quand elle n’est que l’addition du présent à lui-même, c’est-à-dire sa continuation, sa duration » (p. 63).
 
Pour moi, le présent n’est pas seulement une page quelconque de notre vie : il est la page de dessus. Pour qui n’est pas déterministe, le présent ne se contente pas de continuer : il dépasse. Et l’addition d’une nouvelle page à une pile de pages fait de la page de dessus une page de dessous. Ce présent que nous croyons être n’est que la surface ou la frontière de nous-mêmes. Le monde à trois dimensions que nous croyons habiter n’est que la surface ou la frontière du monde réel. La frontière se déplace : c’est le présent. Mais ce n’est pas parce qu’elle se déplace qu’elle est partout.

Une conséquence de ma divergence sur ce point avec ACS concerne le désespoir. Il use souvent de ce mot dans un sens précis, comme d’une arme contre les religions qui font miroiter l’espoir d’une vie après la mort. Je suis bien sûr de son avis quand il affirme qu’il faut rejeter cet espoir (pas toujours pour les mêmes raisons). Mais si nous ne sommes que notre présent, puisque, à notre mort, le présent est ce que nous perdons, alors tout est perdu (on ajouterait peut-être « sauf l’honneur »). Voilà un tout autre degré de désespoir. À ce degré, je pense que la vie n’est qu’absurde, donc invivable : « À quoi bon ? ». l’épicurisme et le bouddhisme n’y peuvent rien. Ce n’est que suicide en douceur ou différé.

Si en revanche nous sommes surtout notre passé, à notre mort, seule disparaît la page de dessus, sur laquelle se referme la couverture du livre, mais notre être est (il est le livre). Et il est dans l’espace-temps, inamovible et définitif. Voilà une autre sorte de désespoir, qui, elle, me paraît très vivable : il n’y a rien à espérer, parce que tout est gagné.

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commentaires

N 08/06/2009 23:19

Merci. Je suis bien d'accord avec votre conclusion : il ne faut pas oublier qu'un théoricien ne peut pas bâtir une œuvre qui traite du temps sans comprendre qu'il met, ce faisant, l'Homme à une place particulière, notamment vis-à-vis de sa liberté. Cette considération est très souvent oubliée, comme si elle n'avait aucun impact cognitif sur la pensée du philosophe qui se contenterait de «raisonner».