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1 mars 2009 7 01 /03 /mars /2009 09:28
Ce qu’il y a de remarquable dans ma relation avec la pensée d’ACS est que je retrouve le même principe de divergence, quel que soit l’ouvrage que je lise ; Son récent Le capitalisme est-il moral ? (Albin Michel, 2004) paraît être à cent lieues, avec ses préoccupations économiques, politiques et morales, de l’ouvrage d’ontologie qu’était L’être-temps. Et pourtant forte est à mes yeux la cohérence entre les deux textes. Je crois en effet que c’est parce que l’ontologie d’ACS ne fait pas place à la notion de progrès (le présent n’étant que « continuation, duration ») qu’il considère que le capitalisme n’est ni moral, ni immoral, mais amoral.

Ne pas croire au progrès, c’est avoir une vision figée du monde.  La pensée d’ACS me semble être une pensée d’Ancien Régime, celle d’un monde statique hiérarchisé et figé dans des « ordres ». Une pensée fondamentalement chrétienne donc, bien qu’ACS se dise athée : comme une église sans la croix du clocher… Si au contraire on met toute activité humaine sous le signe du progrès, c’est-à-dire, pour faire bref, d’un plus grand épanouissement de l’être humain, on ne peut la diviser, comme le fait ACS, selon le principe des « ordres » pascaliens.

D’après la définition empruntée par ACS à Jean Mesnard (Le thème des trois ordres, Vrin 1988, p. 31), un « ordre » est « un ensemble homogène et autonome régi par des lois, se rangeant à un certain modèle, d’où dérive son indépendance par rapport à un ou plusieurs autres ordres » (p. 49). ACS compartimente ainsi les activités humaines. Il y a l’ordre « technoscientifique » (celui auquel appartient l’économie dont relève le capitalisme), l’ordre « juridico-politique », l’ordre de la morale (« ce qu’on fait par devoir »), et l’ordre éthique (« ce qu’on fait par amour »). Il pourrait même exister un ordre du divin, si ACS ne se souvenait pas qu’il est athée. Il n’en a donc rien à faire, mais la place est prête pour lui, tout en haut. Car ces ordres sont non seulement indépendants, ils sont aussi superposés. Chaque ordre limite son ou ses voisins, et aucun n’a à se préoccuper de ce qui occupe son ou ses voisins. Du bas vers le haut, ce serait barbarie (par exemple la science déterminant la morale). Du haut vers le bas, ce serait  angélisme (p. 107). On voit que Pascal, ici encore, n’est pas loin : « qui veut faire l’ange, fait la bête »…

Cette fragmentation de l’activité humaine me paraît être typique de l’Ancien Régime, avec ses trois « états ». Si on réunit la morale et l’éthique (éventuellement aussi le divin), on a les trois fonctions de Dumézil : la fonction économique, réservée au Tiers État, la fonction juridique et politico-guerrière de la noblesse (de Robe et d’Épée), et la fonction à la foi morale et religieuse du clergé. Je ne suis pas gêné par ces distinctions fonctionnelles (qui me semblent plus universelles qu’indo-européennes), mais par leur stricte compartimentation. Car la compartimentation des fonctions crée les classes : ainsi l’économiste n’aurait qu’un seul but, l’efficacité économique, et la morale ne le concerne pas. Ou alors, il lui faut changer de casquette, c’est-à-dire de classe. Il devient un moraliste qui se pose des problèmes moraux, et non d’économie : c’est pourquoi, selon ACS, on est en droit de se demander si le capitalisme est économiquement efficace ou pas, mais pas s’il est moral ou immoral : il est pour lui simplement amoral.

Pour moi, un économiste est un être humain même quand il agit en tant qu’économiste. Est-ce là de l’angélisme ? Et le but de l’économie n’est pas à mes yeux de créer plus de richesses, mais de contribuer à un plus grand épanouissement du genre humain grâce à la création de richesses. Car toute activité humaine me semble n’avoir qu’un seul but : contribuer à un plus grand épanouissement de l’être humain, donc du genre humain, puisque l’être humain ne peut s’épanouir qu’en société. Et la plus grande société humaine, c’est le genre humain. Cette solidarité de fait est devenue plus visible en nos temps de mondialisation.  Toute activité humaine sera morale, ou éthique, si elle poursuit correctement cette fin.

C’est pourquoi, loin de définir, comme ACS, selon Kant, la morale par le « désintéressement » (p. 43), je la définirais par l’intérêt bien compris. Bien sûr, comme l’avait dit Marx, paraît-il, « les individus poursuivent uniquement leur intérêt particulier, lequel, à leurs yeux, ne coïncide nullement avec leur intérêt commun » (p. 80). Mais c’est justement affaire d’éducation morale. La morale, c’est la recherche de l’intérêt propre réel, qui passe par l’intérêt commun. Je ne peux imaginer une activité qui soit désintéressée. Or, hors de la sphère privée et familiale, depuis que l’homme vit en société, l’activité humaine se range dans trois secteurs. Ces secteurs ne sont pas indépendants, car le but est toujours le même : il s’agit toujours de rechercher un plus grand épanouissement de l’être humain. Mais ces secteurs ont été différenciés par la spécialisation des individus dans les moyens mis en œuvre pour aboutir à ce plus grand épanouissement. Ce qui ne les empêche pas de collaborer.

Il y a d’abord les activités qui ont pour but d’améliorer l’adaptation physique des êtres humains au monde, à la nature, à l’univers. Ces activités sont devenues publiques et affaire de professionnels en relation avec des compétences. Ce sont celles qu’ACS qualifie de technoscientifiques, et dont font partie les activités économiques. Ces activités seraient régies par un principe unique, appelé loi de Gabor : « Tout le possible sera fait, toujours ». C’est en effet, je crois, l’esprit d’innovation propre à l’homme, qui distingue ce genre d’activité chez lui de son homologue, purement conservateur, chez les autres animaux. ACS ajoute cependant : « à la seule condition qu’il y ait un marché » (p. 50). Précision importante, et qui introduit à mon sens la morale en ce domaine si, comme moi, on admet que le seul marché moralement acceptable, c’est celui que suscite la quête d’un plus grand épanouissement de l’être humain.

Il y a aussi les activités qui ont pour but d’améliorer les relations entre les êtres humains vivant en société. Ce sont celles de l’ordre « juridico-politique ». Elles paraissent plus spécifiquement humaines que les activités d’adaptation physique au monde. En effet, les sociétés humaines, contrairement aux sociétés animales, ne sont pas statiques, mais sans cesse en quête d’amélioration, ce qui a fait dire que l’homme est un « animal politique ». En cela ces activités pourraient paraître plus nobles que les activités d’adaptation physique au monde. Mais dans ces dernières aussi, comme on l’a vu, l’homme se distingue du monde animal, par la recherche constante d’une amélioration. Il n’y a donc pas vraiment hiérarchie entre ces deux sortes d’activités. Et de plus elles interfèrent nécessairement. Ainsi, l’économique et le politique nécessitent certes aujourd’hui des professionnels spécialisés, mais chaque homme joue un rôle économique et joue un rôle politique. En outre les choix dans un domaine ont une influence sur les choix dans l’autre domaine. Il n’y a pas indépendance mais interdépendance.

Personnellement je distinguerais aussi le secteur des activités qui tendent à améliorer l’adaptation psychique des êtres humains au monde : activités religieuses, artistiques, ludiques, philosophiques. ACS n’en a retenu que l’ « ordre du divin » qu’il place par hypothèse, pour ceux qui en ont besoin, tout en haut de sa pyramide. Je préfère considérer que l’activité religieuse n’est qu’un cas particulier des activités qu’on pourrait dire « spirituelles », plus précisément une déviation, car sous prétexte de libérer l’être humain de ses angoisses, en fait, elle l’embrigade et le limite. Bien entendu, ces activités « spirituelles » sont pour moi dans une situation d’interdépendance avec les activités « matérielles » (ou « technoscientifiques ») et « relationnelles » (ou « juridico-politiques »). Leur plus grande dignité tient seulement au fait que la conscience du monde et de soi est l’apanage de l’être humain. Mais on a vu que dans les autres activités aussi l’être humain se distingue du reste des animaux.

Quant à la réflexion « éthique » (mot que je préfère à « morale », car il ne s’agit pas de dire un « devoir » prédéterminé par des règles et des interdits), elle couvre toutes les espèces d’activités  en cherchant à voir dans quelle mesure elles poursuivent correctement leur fin. Cette réflexion qui permet de mieux définir l’intérêt bien compris n’est pas vraiment un autre secteur d’activité, bien qu’elle tende aussi à devenir l’activité de professionnels et constitue alors une branche de la philosophie et des activités « spirituelles ». Il faut en effet souvent un solide entraînement pour éviter les déviations, les erreurs dans la définition de l’intérêt bien compris. On a trop tendance à se satisfaire de l’intérêt le plus immédiat. Mais tout homme doit agir en philosophe, c’est-à-dire s’interroger sur son activité, sa place dans le monde et parmi les autres hommes.

Donc je crois qu’un système économique est réellement efficace s’il est moral, ou plutôt éthique, et que l’expression « éthique d’entreprise » n’est pas en elle-même absurde, comme le dit ACS (p. 46). Ce qui n’empêche pas que cette expression soit parfois (souvent ?) employée de façon frauduleuse (p. 84-85, à propos du MEDEF). Il y a pour moi une éthique de l’économie et une éthique de la politique, qui ne sont pas des ensembles de règles et d’interdits, mais la recherche des choix les plus efficaces, dans ces activités, pour un plus grand épanouissement de l’être humain. Sinon, il faut admettre que tyrannie et démocratie, par exemple, s’équivalent sur le plan éthique.

ACS a raison de ne pas limiter la morale au juridico-politique, de dire que « le légal n’est pas le bien, l’illégal n’est pas le mal » (p. 104). Mais il a tort de dire que « ce n’est pas du tout la même chose ». Certes la loi Veil dit que l’avortement est autorisé par la loi, non qu’il « est moralement innocent ». Mais si elle a été votée, c’est parce qu’a changé l’attitude morale dominante de la société à ce sujet (qui n’est plus celle de l’Église Catholique). Ce n’est pas la morale qui se conforme au politique, mais le politique qui joue correctement son rôle lorsqu’il se conforme au sens moral dominant de la société qu’il organise. D’ailleurs l’évolution des techniques et de la politique fait apparaître de nouveaux problèmes et de nouveaux choix éthiques : au temps d’Hippocrate, l’euthanasie n’était pas un problème éthique.

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