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1 mars 2009 7 01 /03 /mars /2009 09:25
Justement, la cohérence de la pensée d’ACS se poursuit jusque dans sa définition de l’homme, définition qui sous-tend sa réflexion sur l’économique, le politique et la morale. Dans le chapitre 11 de Présentation de la philosophie (2000, Albin Michel), chapitre intitulé « l’homme », il se met en quête d’une définition et fait l’inventaire de celles qui ont été proposées. Aucune ne lui paraissant totalement satisfaisante, ni même leur somme, il finit par proposer « celle que je me suis forgée pour mon usage personnel, et qui m’a toujours suffi : Est un être humain tout être né de deux êtres humains » (p. 165).

Puis il enfonce le clou : « Ce n’est pas une essence, c’est une filiation » (p. 166) ; « L’humanité n’est pas d’abord une création, mais une transmission » (p. 166) ; « L’humanité… est une espèce, qu’il faut préserver ». Cet unique souci du maintien d’une transmission le conduit bien sûr au rejet de toute idée de dépassement : « Dépasser l’homme ? Ce serait le trahir ou le perdre » (p. 166). Aussi se range-t-il du côté de Montaigne, contre Sénèque, qui appelait au dépassement (p. 172), et prône-t-il « un humanisme sans illusion et de sauvegarde » (p. 173).

Après ce qui précède, on aura compris que je me place aux antipodes d’une telle attitude. D’abord, sa définition de l’être humain ne me semble pas du tout opératoire. Supposons que nous découvrions une population nouvelle (plus beaucoup de chance dans la jungle, mais, supposons des extra-terrestres, bien que je n’y croie pas). Supposons qu’à son propos se pose la question illustrée autrefois par le roman de Vercors Les animaux dénaturés : « Sont-ce des hommes ? » Le critère d’ACS ne nous servirait en rien. Il faudrait examiner les parents de cette population nouvelle, puis les grands-parents, et ainsi de suite… Il serait plus utile de contrôler l’appartenance génétique par les descendants, en tentant la reproduction d’un de ces individus avec un être humain dûment estampillé. Si cela donne une descendance reproductible, ce sera bien la même espèce. Mais cela prendrait du temps.

L’examen des ascendants remonterait jusqu’à Adam et Ève… ou à autre chose. Car la définition de ACS n’est pas seulement inopérante, elle est aussi implicitement créationniste. Pour les évolutionnistes, dont l’opinion est aujourd’hui largement dominante dans le monde scientifique, les plus lointains ancêtres des êtres humains n’étaient pas des êtres humains. La filiation même qu’invoque ACS n’est donc pas, sur le long terme, une « sauvegarde » de l’espèce, pas une « fidélité », mais une trahison. Combien de trahisons depuis la première cellule, qui fut elle-même une trahison. Trahisons encore multipliées depuis l’instauration de la filiation par méiose, qui fait de chaque individu un inédit. Pour une simple sauvegarde, le clonage par mitose, justement honni par ACS, serait préférable. Mais même alors il y aurait encore des mutations trahisons… D’ailleurs l’importance de l’éducation chez les hommes fait d’eux des individus différents même s’ils sont génétiquement identiques (les jumeaux parfaits).

La question qui se pose ici est de savoir si l’innovation dans l’individu n’est qu’un moyen trouvé par la nature pour une meilleure sauvegarde de l’espèce, Homo Sapiens, ou si l’espèce continue à évoluer. Selon le darwinisme, les pressions environnementales sont le principal moteur de l’évolution. Or, pour Homo Sapiens, elles ont considérablement diminué, puisque cette espèce a la particularité d’avoir pris en charge et considérablement modifié à son avantage sa niche écologique. L’évolution génétique semble avoir été remplacée par l’évolution culturelle et scientifique. Comme si cette espèce était un chaînon final ?

Mais aujourd’hui l’évolution culturelle et scientifique a été telle que l’humanité est en passe de pouvoir prendre en main elle-même son évolution génétique. C’est manifestement ce qui fait peur à ACS, et on le comprend : « Guérir un individu, oui, et on ne le fera jamais trop. Modifier l’espèce humaine, non » (p. 167). Mais au nom de quoi ce refus de modifier l’espèce humaine si c’est pour son mieux ? Dans l’éthique moderne, il n’y a pas d’objection de principe. Cependant, il y a sans doute une objection de fait. Les biologistes aujourd’hui nous disent qu’un gêne n’agit pas seul, ni de façon univoque. Autrement dit, il n’y a pas de déterminisme génétique, mais des interactions, et ce n’est pas en modifiant un gêne qu’on améliorera le sort de l’humanité.

Mais n’est-ce pas un barrage mental (un tabou) qui s’exprime ici, celui d’un esprit d’Ancien Régime, et non le barrage d’une éthique débarrassée des interdits religieux ? ACS sait pourtant que la morale a changé : « Cela en dit long sur ce qu’est devenue la morale dans nos sociétés laïques. Non plus la soumission à un interdit absolu ou transcendant, mais la prise en compte des intérêts de l’humanité » (p. 168). Mais l’intérêt de l’humanité est-il qu’elle demeure ce qu’elle est, chaînon final satisfait de lui-même, ou bien qu’elle s’améliore ?  Je vois pour ma part beaucoup d’imperfections et pencherais plutôt pour la seconde alternative. Tout le problème est d’éviter qu’en voulant faire mieux, on aboutisse au pire. L’apprenti sorcier ne pêche que par imprudence et précipitation. L’OGM humain n’est pas pour demain.

Une définition purement génétique de l’homme, comme celle de ACS, fait de lui un animal comme les autres. ACS doit pourtant bien savoir qu’une société humaine se distingue par son comportement de toute autre société animale. Au cours des découvertes de nouvelles populations sur la terre, le problème ne s’est jamais posé longtemps. Autrefois peut-être, pour Homo Sapiens rencontrant Neandertal. Depuis, nous n’avons plus rencontré de chaînon manquant : le Yéti reste un mythe. Comme dans le roman de Vercors, il aurait fallu chercher à affiner les définitions fonctionnelles qu’on donne de l’espèce humaine.

ACS rejette ces définitions de l’homme, comme animal qui fait de la politique, animal qui parle, qui raisonne, qui rit, qui pense, qui juge, qui travaille, qui crée. Ces définitions lui paraissent trop larges (p. 161). Ce qui lui fait dire : « l’homme n’a pas de propre, ou aucun propre, en tout cas, ne suffit à le définir » (p. 163). Mais l’homme fait tout cela comme aucun autre animal ne le fait. Le propre, pour moi, n’est pas dans ce qu’il fait, mais dans la manière. Il y a une manière humaine de faire ces choses qui fait que des êtres humains se reconnaissent comme tels.

L’autre objection de ACS, celle du « débile profond » (p. 162), selon laquelle ces définitions seraient trop restrictives, ne me semble pas non plus incontournable. Le « débile profond », s’il existe, celui qui ne pratique absolument aucune de toutes les activités proprement humaines, c’est un être humain en puissance, par sa naissance, et non en acte. Il n’a pas tout à fait les mêmes droits qu’un être humain de plein exercice. On ne le met pas au zoo, mais on ne peut le traiter, en fait, que comme un animal. Par exemple, on ne l’envoie pas voter.

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