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1 mars 2009 7 01 /03 /mars /2009 09:23
Peut-être même y a-t-il ici, pour la première fois, une légère contradiction dans la pensée d’ACS. En effet, si selon lui « l’homme n’a pas de propre », il a cependant une « essence », du moins si ACS adhère à la pensée de son maître, Spinoza, qu’il décrit dans le chapitre 5 de Une éducation philosophique, « Spinoza contre les herméneutes ». D’après Spinoza, il y est dit que le désir (et l’appétit) sont « l’essence même de l’homme » (p. 247). Voilà qui est troublant. Je ne crois pas que l’appétit manque aux animaux. Il doit donc s’agir encore d’une manière de désirer propre à l’homme. Donc je suis d’accord ! Là où je ne suis plus d’accord, c’est lorsque ACS, toujours, apparemment, d’après Spinoza, décrit ce désir de l’homme.

L’argumentation est un peu compliquée pour moi. Je crois avoir compris que pour Spinoza, et donc pour ACS, le désir ne résulte pas d’un manque, mais au contraire de l’effort « de persévérer dans son être » (p. 246). L’impression de manque viendrait seulement de la « finitude » du désir, et serait purement imaginaire : « Qui se connaît au contraire, intégralement se contente » (p. 252). Est donc rejetée la définition du désir par le manque, définition attribuée à Platon dans le  Banquet. On trouve pourtant aussi dans le Banquet celle qui semble être revendiquée par ACS à travers Spinoza : le désir de conserver dans l’avenir ce qu’on a maintenant (Banquet, 200 c-e).

Mais en quoi ce désir, cet « effort de persévérer dans son être », se distingue-t-il du désir de l’animal ? L’instinct de conservation n’est pas une spécificité humaine. Je n’ai pas trouvé la réponse chez ACS. Sauf, peut-être, dans la note 13 de la page 247, qui explique l’expression « ce qui sert à sa conservation » : « C’est-à-dire non seulement à sa survie, mais à la conservation de son degré de puissance : il s’agit de vivre le plus possible, c’est-à-dire le plus longtemps possible, mais aussi le mieux possible » (c’est ACS qui souligne). Ce « le mieux » peut tout changer, pour peu qu’il n’ait pas le sens restrictif du « meilleur des mondes possibles », ou de « faire au mieux », mais le sens positif et de progrès de « toujours mieux ». Il ne s’agirait plus de « se contenter », comme le veut ACS (p. 252), mais de rester insatisfait. Pour moi, c’est en ceci que je vois dans le désir humain le propre de l’homme, qui n’est pas une « essence », puisque c’est la volonté de dépasser ce qu’il est, donc le rejet de toute essence.

ACS, malgré ses efforts, n’est pas arrivé à me convaincre que le désir n’est pas nécessairement lié à un manque. A mes yeux, Platon a toujours raison sur ce point : le désir précède la jouissance ; quand on a la jouissance, on ne désire plus. Et si on désire conserver dans l’avenir la jouissance qu’on a actuellement, c’est qu’on n’a pas encore cette jouissance à venir. Mais tout désir n’aboutit pas à une frustration. La frustration, c’est un désir qui n’aboutit pas à la jouissance. Je crois que la frustration est ce que rejette ACS, car elle conduit à l’espérance et à la religion, à la croyance dans un au-delà compensatoire. Sa sagesse épicurienne et aussi, selon lui, bouddhique, c’est de ne désirer que ce qu’il peut avoir, et l’univers y suffit.

Soit. Mais qu’est-ce que l’on désire, qu’on puisse trouver dans l’univers ? Est-ce réellement, pour prendre un des exemples de ACS, un bon verre de vin, que l’on peut, paraît-il, désirer même sans soif ? Attention à ne pas tomber dans le travers de l’avare qui range ses pommes dans un placard au lieu de les manger. On ne désire pas le verre de vin, mais le boire (il y faut donc un peu de soif). L’homme sain ne désire pas des choses, mais la sensation qu’elles lui procureront, pas des objets ou des personnes, mais des événements. Or on ne possède pas un événement, on en jouit ou on le subit. Contrairement à certaines suggestions du vocabulaire, la jouissance n’est pas une possession.

ACS, avec, cette fois, Schopenhauer, estime que le concept d’un désir qui serait manque nous ferait passer nécessairement de la souffrance d’un désir frustré à la mort d’un désir comblé, c’est-à-dire à l’ennui. C’est considérer qu’un désir serait comblé par la possession d’un objet, qu’on ne pourrait plus alors désirer. Mais si au contraire un désir est comblé par la jouissance d’un événement, lequel à peine survenu nous fuit bien vite avec le temps comme dans un tonneau percé. Le désir ne meurt pas pour autant. On demeure insatisfait : « Encore ! » Alors on fait durer le plaisir. On raffine, on introduit des variations en croyant répéter, car contempler deux fois la Joconde, c’est voir le même tableau, mais pas avec le même regard.

Et heureusement ! Car ce qui peut survenir, si le plaisir ne change pas assez, ce n’est pas l’ennui, mais la désaffection, ou même le dégoût, répugnance qui naît d’une jouissance trop prolongée : « Enough ! No more! T’is not so sweet now as it was before! » (Shakespeare, Nuit des Rois, 7-8). Le dégoût : voilà qui paraît étrange et encore proprement humain pour peu qu’il ne s’agisse pas de simple réplétion organique et animale. Pour l’homme, un bonheur calme et paisible ne suffit pas. Il faut que cela change, il faut du nouveau. Même Mozart, trop répété, finit par nous lasser. Même la Joconde ne nous suffit pas. C’est pourquoi on écrit encore de la musique et on peint encore des tableaux. Même en art, activité si spécifiquement humaine, où le progrès n’est pas évident (c’est le moins qu’on puisse dire), l’homme a le désir constitutif de passer à autre chose, de trahir (un peu) les valeurs qu’il a encensées, de leur être infidèle : « Le beau doit étonner ».

 Entretenir ce désir jamais satisfait, c’est tout simplement ne pas s’arrêter, suivre la marche du temps. L’homme est un animal nu (sans plumes ni pelage) à deux pattes et qui « marche ». Il ne se contente pas, comme les espèces seulement animales, de se laisser porter par la diligence cosmique. Il en est descendu pour cheminer à côté de l’attelage. Il collabore à la marche du temps. Il lui arrive même de se croire shaman, capable d’infléchir le cours de l’univers.

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